Deuxième partie : Faire face au défi du réchauffement climatique : améliorer la performance économique tout en préservant notre avenir

« Si l’humanité souhaite préserver une planète semblable à celle ayant permis le développement de notre civilisation et à laquelle la vie sur Terre est adaptée, les observations paléoclimatiques et les changements climatiques en cours indiquent que le taux de CO2 devra être réduit de 385 parties par million à tout au plus 350 parties par million. »

James Hansen, Goddard Institute for Space Studies, NASA

Le Canada a déjà été un chef de file dans la lutte contre les changements climatiques. Lors d’une vague de chaleur à Toronto, en 1988, le Canada a organisé la toute première conférence scientifique mondiale sur les changements climatiques, « Our Changing Atmosphere: Implications for Global Security » (Notre atmosphère en évolution : changements climatiques et sécurité). La déclaration commune des scientifiques réunis était : « L'humanité mène une expérience inopinée, incontrôlée, et aux conséquences planétaires, dont les retombées ne seraient surpassées que par une guerre nucléaire totale. »

Lors de la signature du Protocole de Kyoto, le Canada s'est engagé à réduire ses émissions de 6 pour cent en dessous des niveaux de 1990 au cours de la période 2008-2012.

Depuis, à cause de l’inaction du gouvernement, nos émissions, durant la période de 2008 à 2012, ont augmenté de 30 pour cent par rapport aux engagements de Kyoto. Pendant ce temps, d’autres pays comme l’Allemagne, la Suède et l’Angleterre, ont diminué leurs émissions de plus de 10 pour cent depuis qu’ils ont signé le Protocole de Kyoto.

Le Canada aurait pu respecter les cibles de Kyoto. En fait, un plan avait été mis en place au printemps 2005 avec des réductions qui auraient presque atteint les cibles prévues. Mais ce plan a été abandonné au cours des premières semaines de la prise de pouvoir du gouvernement de Stephen Harper en 2006.

À l’échelle internationale, les émissions ont augmenté selon les prévisions d’un modèle par trajectoires à partir du statu quo, prévisions effectuées par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat. Si rien n’est fait pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans un scénario de statu quo, il y aura un réchauffement moyen des températures à l’échelle internationale d’ici 2100 jusqu’à 4,5 degrés C au-dessus des niveaux qui ont précédé la révolution industrielle. Selon les scientifiques, ce niveau de réchauffement entraînera des niveaux catastrophiques de dérèglement climatique.

Actuellement, avec moins d’un degré d’augmentation des températures moyennes à l’échelle internationale, les glaciers fondent, ce qui menace l’approvisionnement en eau de la planète. La fonte des glaces suit un rythme alarmant et ce qui en reste est spongieux et vulnérable. De nombreux scientifiques du climat s’attendent maintenant à voir disparaître la glace de l’Arctique des dizaines d’années plus tôt que selon leurs prévisions d’il y a à peine quelques années. Les niveaux de la mer augmentent, ce qui entraîne l’évacuation de populations de nations insulaires de faible altitude et accroît la menace de dégâts causés par des ondes de marrée en régions côtières. L’intensité des tempêtes avec de plus importantes précipitations est en hausse. Les récifs de corail se dégradent. Les tempêtes tropicales s’intensifient. La forêt amazonienne s’assèche et risque de devenir une poudrière. De nombreuses régions connaissent des vagues de chaleur et des sécheresses sans précédent. Les conflits dans des endroits comme la Syrie sont exacerbés par les sécheresses causées par les changements climatiques et donnent naissance à des guerres de ressources attisées par la crise du climat.

La situation continue d’empirer. À mesure que les glaces fondent dans l’Arctique, une plus faible quantité de lumière est réfléchie et les océans se réchauffent plus rapidement. Cela accélère la fonte du pergélisol, un phénomène qui a pour effet de libérer dans l’atmosphère d’anciennes réserves de méthane (un gaz à effet de serre vingt fois plus puissant que le dioxyde de carbone). Ces événements sont liés par ce que nous appelons des « réactions en boucle positives ». Ils sont sérieux parce qu’ils menacent de dépasser éventuellement tout effort futur des humains de réduire les émissions.

Les océans absorbent lentement une certaine quantité du carbone en augmentation dans l’atmosphère, mais cela entraîne l’acidification des océans, ce qui nuit à de nombreux organismes dans la chaîne alimentaire dont dépendent nos pêches. Nous connaissons déjà la perte de la production commerciale de pétoncles et d’huîtres en raison de cette acidification.

Aujourd’hui, les changements climatiques causent 315 000 décès chaque année et, d’ici le milieu du siècle, auront fait plus de 700 millions de réfugiés. Si rien n’est fait pour y remédier, les changements climatiques auront réduit la capacité biotique de la Terre à seulement un milliard de personnes avant la fin du 21e siècle. À défaut d’agir maintenant, moins d’un dixième de la population actuelle pourra survivre à la crise climatique.

Les Canadiennes et les Canadiens d’un océan à l’autre ont déjà ressenti les répercussions des changements climatiques : inondations et tempêtes de feu, sécheresses et pénuries d’eau, vagues de chaleur et alertes de smog, ouragans, conditions éoliennes extrêmes, des collectivités entières immobilisées par des tempêtes de verglas, des millions d’hectares de forêts ravagés par des infestations d’insectes.

De la Sibérie à la vallée du Mackenzie, le pergélisol fond, entraînant l’émigration forcée de villages entiers. Les caribous s’embourbent pendant les périodes de migration. Le retrait des glaciers évolue rapidement,que ce soit dans les Alpes, dans les Rocheuses, au Yukon ou dans les Andes.

Les ouragans ont également gagné en intensité.Bien que certains spécialistes ne soient pas encore convaincus du phénomène, des recherches entreprises par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et Princeton ont effectivement démontré que l’énergie accumulée dans l’œil d’un ouragan avait augmenté de l’ordre de 50 à 80 pour cent entre 1950 et 2003. Le réchauffement des océans contribue à la violence accrue des ouragans. À l’automne 2003, l’ouragan Juan devint le premier ouragan tropical à frapper la Nouvelle-Écosse de plein fouet. En temps normal, des eaux océaniques plus froides au sud de notre pays auraient affaibli Juan et l'auraient transformé en tempête tropicale; cependant, cette année-là, il s'est abattu sur la Nouvelle-Écosse avec toute la force d'un ouragan tropical.

De plus en plus, les scientifiques s'accordent à dire que le changement climatique ressemble plus à un interrupteur qu'à un cadran. Les « perturbations non linéaires » décrites dans la littérature se traduisent dans la réalité par des « chocs violents » ou des catastrophes climatiques soudaines et dévastatrices.

Un grand nombre de scientifiques ont déterminé que le risque d'« événements représentant un point de basculement » (la disparition du Gulf Stream, l'effondrement de la plate-forme de glace occidentale de l'Antarctique ou de la nappe glaciaire du Groenland) augmente si la température moyenne de la Terre augmente de 2 °C par rapport à la température moyenne relevée avant la révolution industrielle. Selon eux, ce phénomène pourrait se produire si les concentrations de CO2 dans l'atmosphère atteignaient 400 à 450 ppm. Nous sommes actuellement près de 400 ppm, alors que la concentration était de 275 ppm au début du 19e siècle, et la concentration augmente au rythme de 3 ppm par an. Et pourtant, notre gouvernement refuse d’effectuer la transition vers une économie à faible teneur en carbone. Plusieurs autres nations ont déjà entrepris cette transition avec beaucoup de succès.

Quand le premier ministre Harper a pris le pouvoir en 2006, il a tout d’abord dit qu’il n’avait aucune intention d’honorer Kyoto ou de faire quelque changement que ce soit pour le réchauffement climatique. Face aux pressions des Canadiens, son discours a changé, mais pas sa politique. Il disait alors que nos cibles devaient changer pour être « réalistes ».

En 2007, à Bali, les pays industrialisés avaient convenu de négocier des réductions de l’ordre de 25 à 40 pour cent en dessous des niveaux de 1990 d’ici 2020. Les négociateurs canadiens, bien que très réticents, ont fini par accepter, mais le gouvernement Harper s’est empressé d’annoncer qu’il n’avait nullement l’intention de signer un quelconque traité qui l’engagerait à faire de telles réductions. Peu après, il annonçait que la position du Canada n’était pas canadienne, mais plutôt américaine.

Stephen Harper s’est rendu à Copenhague en 2009 (COP15). Alors qu’en 2006 il avait rejeté Kyoto, établi des cibles beaucoup plus faibles et avait pris des engagements non contraignants de réduire les émissions de gaz à effet de serre à 20 pour cent sous les niveaux de 2006 d’ici 2020, à Copenhague il a affaibli le tout une fois de plus. Le Canada s’est engagé à atteindre les mêmes cibles que les États-Unis (17 pour cent de réductions de GES sous les niveaux de 2005 d’ici 2020). Le Canada a aussi signé l’Accord non contraignant de Copenhague, concocté en arrière-scène par le président américain Barack Obama, selon lequel les efforts des signataires visaient à éviter une augmentation des températures à l’échelle internationale au-dessus de 2 degrés des moyennes internationales d’avant la révolution industrielle.

Le discours du gouvernement actuel s’aligne sur les efforts des États-Unis dans une économie continentale fortement liée. Mais lorsque les États-Unis prennent des mesures à propos du dossier du réchauffement climatique, le gouvernement Harper ne suit plus. La décision du Canada de se baser sur la même année que les États-Unis (2005) a affaibli nos cibles alors que cette décision des États-Unis a renforcé les siennes. Cela est aussi faux parce que le gouvernement américain vient maintenant d’adopter par décret des changements draconiens à ses politiques. Les États-Unis atteindront leurs cibles de 2020 et se sont engagés à réduire de 26 pour cent leurs GES sous les niveaux de 2005 d’ici 2025.

Malheureusement, le Canada a complètement manqué sa cible. Avec les données de l’un de ses propres ministères, Environnement Canada, le Canada s’aligne pour ne pas atteindre les cibles de Copenhague d’une réduction de 126 mégatonnes à 116 mégatonnes. À seulement cinq ans de l’échéance de l’engagement de Stephen Harper, son gouvernement n’a pas réussi à mettre en place de plan pour atteindre ses objectifs. Il sera très difficile pour le prochain gouvernement, même un gouvernement majoritaire vert, d’atteindre ces cibles maintenant.

Entre temps, la communauté scientifique internationale qui analyse les actions prises pour contrer le réchauffement climatique, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), estime que si toutes les cibles de Copenhague étaient atteintes, l’objectif déclaré d’éviter une augmentation de 2 degrés ne serait pas atteint.

Nous devons adopter des mesures beaucoup plus draconiennes. En fait, le GIEC demande maintenant à la communauté internationale de cesser l’utilisation complète des combustibles fossiles à des fins énergétiques d’ici la fin du siècle. L’accélération de sources d’énergie renouvelables vertes est un phénomène mondial.

Les dix prochaines années détermineront grandement le type de planète que nous aurons à la fin du siècle et pour le millénaire qui suivra. En décembre 2015, les nations du monde se rencontreront à la 21e Conférence des Parties (COP) sous l’égide de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). L’ordre du jour de cette conférence (COP) vise à conclure un traité qui englobera tous les pays de la Terre, traité qui permettra d’éviter une augmentation moyenne des températures de 2 degrés à l’échelle internationale.

Si nous agissons avec audace et détermination pour réduire notre dépendance aux ressources énergétiques limitées polluantes, nous pouvons encore maintenir une planète qui nourrira l’humanité et la plupart des autres espèces. Si nous échouons à changer les modèles existants, nous donnerons naissance presque certainement à une ère de conflits et de changements irréversibles. Le Canada doit encore une fois devenir un chef de file dans les négociations internationales dans le dossier du climat. Il doit aussi, pour la première fois, faire des progrès importants pour réduire ses gaz à effet de serre en se tournant vers une économie vraiment verte.

Le Canada doit être un chef de file dans les négociations internationales en adoptant ces prises de position sur les cibles que nous atteindrons :

  • Une offre initiale visant à réduire les émissions canadiennes de 30 pour cent en dessous des niveaux de 1990 d’ici 2030, puis de 85 pour cent d’ici 2050, sans égard aux mesures prises par les autres pays.

  • Un engagement à encourager les réductions de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire qui sont nécessaires pour atteindre une cible de 350 ppm pour limiter l’augmentation des températures mondiales à 1,5 degré.

  • Une promesse d’adopter des réductions beaucoup plus importantes des émissions qui seraient nécessaires si d’autres pays industrialisés y participent.

  • Un engagement à réévaluer périodiquement les cibles établies à la lumière de nouvelles preuves scientifiques et, le cas échéant, à adopter des cibles plus ambitieuses, et à militer en faveur de l’adoption d’un système international de réévaluation et d’ajustement périodique des cibles établies.

L’élimination progressive des émissions de gaz à effet de serre aussi rapidement que possible doit demeurer le but global de tous nos efforts, jusqu’à ce que nous neutralisions toutes nos émissions de carbone d’ici 2100. L’éradication complète surviendra éventuellement, et plus tôt nous adopterons une économie à faible teneur en carbone, mieux nous nous porterons.

Nous devons mettre en œuvre les politiques requises pour respecter les cibles de réductions des gaz à effet de serre auxquelles nous nous engageons sans oublier d’affecter les ressources nécessaires pour faire en sorte que le Canada atteigne ces objectifs.

Enfin, nous devons également accepter de procéder aux transferts de technologie et aux investissements nécessaires pour aider les pays en développement à respecter leurs engagements en matière de réduction des émissions.

« Nous mettons en péril la survie de la race humaine. »

Rajendra Pachauri, Président du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC)