Déclaration de la table ronde soulignant le 20e anniversaire de la première conférence internationale sur le climat

La toute première conférence internationale sur les changements climatiques a eu lieu en juin 1988 à Toronto. Organisée sous l’égide du gouvernement du Canada, la conférence, L’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe, réunissait des centaines de scientifiques et de décideurs de toute la planète dans le but de lancer une campagne internationale contre les changements climatiques.

Vingt ans plus tard, les scientifiques, les journalistes et d’autres participants à la conférence de 1988 se sont réunis à Toronto dans le cadre d’une table ronde visant à analyser l’absence de progrès au cours des vingt années après que cette question eut attiré l’attention du monde entier. Aujourd’hui, le groupe publie une déclaration pour conclure l’événement.

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Conclusions finales de la table ronde spéciale soulignant le 20e anniversaire de la conférence historique de Toronto sur les changements climatiques

Il y a exactement 20 ans aujourd’hui, le 30 juin 1988, 500 scientifiques et décideurs des quatre coins de la planète réunis à Toronto dans la cadre de la conférence historique sur les changements climatiques, L’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe, émettaient au monde entier une mise en garde:

« L’humanité se livre sans frein à une expérience inconsciente qui touche l’ensemble du globe et dont les conséquences définitives ne le céderaient en rien sinon à une guerre nucléaire mondiale. »

La conférence de 1988, accueillie par le Canada, mettait les changements climatiques au programme international et proposait une première cible spécifique en matière de réduction mondiale des émissions de gaz à effet de serre – 20 % en-dessous des niveaux de 1988 d’ici 2005 – avec en vue des cibles beaucoup plus ambitieuses qui seraient établies à l’issue de recherches scientifiques et de débats.

Quelques Canadiennes et canadiens ayant participé à la conférence historique de 1988 se sont réunis la semaine dernière et ont convenu que le Canada avait perdu vingt ans en n’intervenant pas pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. En effet, loin d’avoir réduit nos émissions de 20 % en-dessous des niveaux de 1988, le Canada a laissé grimper ses émissions comme jamais auparavant. Nos émissions ont plutôt connu une augmentation de 25 % par rapport aux niveaux de 1988.

La Canada avait déjà officiellement accepté en décembre 1997, aux termes du Protocole de Kyoto, une cible beaucoup moins ambitieuse que celle adoptée à la conférence de Toronto, soit une réduction de 6 % par rapport aux niveaux de 1990 pour la période de 2008 à 2012. Aujourd’hui, les émissions du Canada se situent déjà à 32 % au dessus de cette cible et continuent à augmenter.

En fait, les projections les plus pessimistes du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) quant aux gaz à effet de serre ont été largement dépassées par les tendances qui s’avèrent de plus en plus inquiétantes.

Au cours des vingt dernières années, la science s’est précisée, les menaces sont apparues beaucoup plus claires, et la nécessité de réduire nos émissions est devenue encore plus pressante.

Le quatrième Rapport d’évaluation du GIEC a fourni à la communauté internationale des preuves scientifiques définitives étayant la menace des changements climatiques.

De nouvelles analyses démontrent que l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre, l’augmentation du niveau de la mer, et la diminution de la glace marine de l’Arctique sont nettement supérieures aux niveaux anticipés il y a quelques années. En effet, à l’été 2007, le passage du Nord-Ouest s’ouvrait pour la toute première fois. Les changements climatiques d’origine anthropique ont déjà provoqué la perte de deux millions de kilomètres carrés de glace arctique – un déclin de 10 à 20 % de la couverture de glace estivale par rapport au niveaux d’il y a trente ans. La glace restante est également plus mince. Les glaciers reculent. Des pénuries d’eau douce sont prévues pour l’ouest des Prairies, l’Okanagan et le bassin des Grands Lacs. Les forêts de la Colombie-Britannique, infestées par le dendroctone du pin ponderosa, subissent déjà les conséquences dévastatrices du réchauffement climatique qui fait que les insectes sont maintenant en mesure de survivre aux températures hivernales beaucoup plus clémentes qu’auparavant. Tandis que dans les années 1960 nous pouvions voir une soixantaine de phénomènes météorologiques extrêmes à l’échelle de la planète à chaque année, nous en voyons aujourd’hui un par jour en moyenne. Les cibles établies précédemment pour réduire au maximum l’ingérence humaine dans le système climatique sont dorénavant perçues comme largement insuffisantes.

Il devient de plus en plus évident que les émissions de gaz à effet de serre déjà dans l’atmosphère et l’infrastructure énergétique en place ont déjà condamné la planète à des hausses de température de l’ordre de 0,2 degrés Celsius par décennie pendant plusieurs dizaines d’années, et d’au moins 0,1 °C pour le reste du 21e siècle, et ce, même si nous cessons d’émettre des gaz à effet de serre. Mais puisque nous continuons à émettre des gaz à effet de serre, la déstabilisation du climat mondial risque de s’aggraver et d’atteindre un « point de non-retour. » Les conditions planétaires menacent, comme le suggère la déclaration de la conférence de Toronto de 1988, de mettre en péril la survie de l’humanité.

En dépit de preuves flagrantes sur l’absolue nécessité d’intervenir de manière déterminée pour combattre la menace des changements climatiques, non seulement les gouvernements successifs n’ont-ils pas réussi à relever le défi, ils ont haussé d’un cran la contribution canadienne à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre en subventionnant le développement non durable du combustible fossile à plus forte intensité en carbone au monde – celui des sables bitumineux de l’Athabasca.

Il y a des leçons à tirer de l'échec des efforts de l’humanité à lutter contre cette menace depuis vingt ans. Les prochaines étapes doivent être radicalement différentes des piètres démarches entreprises au cours de ces vingt années perdues. Le Canada a beaucoup à apprendre du succès des autres, comme l’expérience de la Suède et celle des grands centres urbains comme Berlin.

Les objectifs à court terme, comme le Protocole de Kyoto, constituent une première étape importante, mais uniquement dans le contexte d’un projet à long terme visant une importante réduction des émissions qui pourrait se situer dans les 80 % pour les pays industrialisés comme le Canada. Nous avons perdu de précieuses années à nous disputer pour 6 % pendant que les émissions continuaient d’augmenter. Les progrès visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre ont été retardés par l’absence de leadership politique, la promotion d’un mythe sur un soi-disant désaccord important au sein de la communauté scientifique, la crainte du changement et la protection des intérêts acquis de l’industrie, et la portée aux nues de quelques malheureuses mesures insignifiantes. Nous devons entreprendre un virage fondamental pour nous émanciper de notre vieille dépendance aux combustibles fossiles.

Enfin, nous sommes d’avis qu’une politique judicieuse repose d’abord sur des conseils solides et une analyse judicieuse des données scientifiques. Il faut investir davantage dans la recherche et la surveillance systématique en vue de connaître le rythme et la nature des changements, de bien comprendre ce qui se produit maintenant, de préciser les scénarios de l’avenir pour connaître les changements projetés, et d’analyser les possibilités et les menaces apportées par ces changements.

En 2009, les représentants de divers pays se réuniront à Copenhague, Danemark, pour négocier un accord international sur le climat et ainsi donner suite à Kyoto. Par conséquent, nous exhortons le gouvernement du Canada a organiser une conférence nationale, sous son égide, juste avant la tenue de la rencontre de Copenhague afin de créer une dynamique qui permettra au Canada de réaliser un grand bond en avant en matière de lutte contre les changements climatiques. Cet exercice permettra de mieux préparer le Canada à contribuer à la réussite des prochaines négociations internationales sur les changements climatiques à Copenhague l’an prochain. Cette conférence devra brosser le portrait de la nouvelle économie de l’avenir à faibles émissions. Elle devra chercher à identifier les obstacles à la mise en œuvre de technologies rentables. Nous devons effectuer les changements structurels qui permettront la mise en œuvre rapide d’une nouvelle approche en matière de politique énergétique définie par une gestion axée sur la demande et visant la maximisation des gains et l’augmentation de l’énergie renouvelable. Nous devons faire en sorte que tous les participants se mobilisent dans un effort collectif. Par conséquent, cette conférence devra être immédiatement suivie d’une rencontre fédérale-provinciale-territoriale extraordinaire des premiers ministres à laquelle seront également convoqués les maires des grandes villes canadiennes. Sans une intervention directe de tous les ordres de gouvernement pour prendre des décisions et veiller à l’imputabilité des intervenants, nous sommes condamnés à attendre encore vingt ans. Les particuliers, les petites collectivités, les gouvernements des grandes municipalités urbaines, les gouvernements des provinces et des territoires, les Premières nations, l’industrie et les grandes sociétés ainsi que le gouvernement fédéral ont tous un rôle important à jouer. Nous avons encore le temps, mais il se mesure désormais en années plutôt qu’en décennies.

Dans moins de 18 mois, le monde aura élaboré un nouvel accord à Copenhague pour donner suite au Protocole de Kyoto. De nombreux scientifiques, y compris ceux de l’Agence internationale de l'énergie et du GIEC, ont tous affirmé à maintes reprises qu’il serait bientôt trop tard. À moins que les émissions mondiales de gaz à effet de serre n’atteignent un sommet et commencent à diminuer bientôt, avant 2015, nous courons le risque d’aller au-delà du point de non-retour.

La table ronde souligne par ailleurs que le prix Nobel de la paix pour l’année 2007 avait classé les changements climatiques dans la même catégorie que la paix et la sécurité mondiales. La table ronde appuie la déclaration du Comité du Prix Nobel, comme quoi : « Il est nécessaire d’agir maintenant, avant que les changements climatiques n’échappent au contrôle de l’humanité. »

Si la mise en garde faite il y a vingt ans sonnait déjà l’alarme, la situation actuelle est une sirène qui retentit jour et nuit sans jamais sembler vouloir se taire. Nous avons une obligation morale envers les personnes les moins à blâmer pour cette crise, soit le monde en développement ainsi que nos enfants et nos petits-enfants, de réagir à ces mises en garde.

Nous espérons sincèrement que nos leaders politiques, convaincus par les preuves scientifiques indéniables étalées devant eux, interviendront avec toute l’urgence et la détermination que nous croyons nécessaires.

Signé,

Jim Bruce, scientifique canadien jouissant d’une réputation internationale en matière de politique relative aux eaux et de changements climatiques, Soil and Water Conservation Society
Howard Ferguson, ancien sous-ministre adjoint, Service de l'environnement atmosphérique
John Hollins, membre de l’équipe de planification d’Environnement Canada pour la conférence de Toronto
Phil Jessup, ICLEI-Local Governments for Sustainability
Paul Kovacs, directeur exécutif, Institut de Prévention des Sinistres Catastrophiques, Université de Western Ontario
Karen Kraft-Sloan, ancienne députée libérale et ambassadrice ambassadeur à l’environnement et au développement durable
Julia Langer, ancienne directrice exécutive des Ami(e)s de la Terre (Canada), aujourd’hui chargée du programme climatologique du Fonds mondial pour la nature
David MacDonald, ancien président du Comité de la Chambre des communes sur l'environnement et le développement durable
Jim MacNeill, ancien secrétaire-général de la Commission mondiale de l'environnement et du développement (Commission Brundtland)
Jag Maini, ancien sous-ministre adjoint, Service canadien des forêts
Elizabeth May, chef du Parti Vert du Canada, ancienne conseillère principale en matière de politiques pour le ministre de l’Environnement Tom McMillan, et membre du comité d’organisation de la conférence
Gordon McBean, Université de Western Ontario
Judy Smith-Torrie, anciennement de Smith-Torrie Associates, aujourd’hui leader adjoint du Parti Vert de l’Ontario
John M. R. Stone, Université de Carleton, vice-président du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat
Ralph Torrie, analyste de l’énergie