Une lettre ouverte à Joe Oliver

Elizabeth May

« Malheureusement,
certains groupes environnementaux et d’autres groupes radicaux cherchent à
gâcher cette occasion de diversifier notre économie. Leur objectif consiste à
bloquer tous les projets d’importance, peu importe les conséquences pour les
familles canadiennes, que ce soit en pertes d'emploi ou sur le plan de la
croissance économique.

Pas
d’exploitation forestière. Pas d’exploitation minière. Pas d’exploitation
pétrolière. Pas d’exploitation gazière. Plus de barrages hydroélectriques.

Ces groupes
menacent de prendre le contrôle de notre système de réglementation pour imposer
leur idéologie radicale. Ils cherchent à exploiter la moindre lacune qu’ils
trouvent, ils s'entassent dans les audiences publiques pour faire en sorte que
les retards vouent les bons projets à l'échec. Ils utilisent les fonds de
groupes d’intérêt particulier étrangers pour nuire aux intérêts économiques du
Canada. »




- Extrait de
votre lettre ouverte d’aujourd’hui, le 9 janvier 2012.

Monsieur,

Votre
lettre a attiré mon attention. Je vous respecte et je vous admire à titre de
collègue à la Chambre. Malheureusement, je crois que votre poste de ministre
des Ressources naturelles a été récupéré par la machine à propagande du CPM. Le
CPM à son tour, est contrôlé par les lobbyistes des pétrolières étrangères.
Vous, à titre de ministre des Ressources naturelles, occupez un poste de
décideur, de juge. Vous n’auriez pas dû écrire une déclamation aussi
hyperbolique.

J’ai copié
un court extrait de votre lettre. L’idée que les Premières nations, les groupes
voués à la conservation et les personnes contre la construction du pipeline
Northern Gateway sont également contre toute forme d’exploitation forestière,
minière, hydroélectrique et gazière n’est pas fondée. Je suis contre la
construction du pipeline Northern Gateway. Je ne suis pas contre toute forme de
développement, tout comme le Parti vert, les ONG environnementales et les
Premières nations.

Je suis
contre le pipeline Northern Gateway pour plusieurs raisons, à commencer par le
fait que le projet nécessite la levée du moratoire sur le trafic pétrolier le
long de la côte de la Colombie-Britannique. Le moratoire fédéral-provincial à
l’égard des navires pétroliers a été adopté il y a des décennies. Comme
l’ancien sous-ministre d’Industrie Canada, Harry Swain, l'a indiqué aujourd'hui
dans le Globe and Mail, la
circulation de navires pétroliers dans 300 km de voies navigables
périlleuses où les marées sont très fortes est une solution peu recommandable.
En décembre 2010, même le Conmmissaire à l'environnement du gouvernement,
qui relève du Bureau du vérificateur général, a signalé que le Canada ne
disposait pas des outils nécessaires pour réagir à déversement de pétrole. Voilà
des préoccupations légitimes.

D’ailleurs,
l’installation d’un pipeline dans les régions sauvages de la
Colombie-Britannique, plus particulièrement dans des régions reconnues partout
dans le monde pour leur importance, comme la Great Bear Rainforest, est une
mauvaise idée. Les quelque 1 200 kilomètres de pipeline traversant
les régions sauvages et les territoires des Premières nations seront difficiles
à surveiller.

Qui plus
est, le syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier, le
plus grand syndicat de l'énergie du Canada, a déclaré que ce serait une
mauvaise idée d'expédier du pétrole brut à l'étranger. Le SCEP estime que cela
entraînera l’exportation de 40 000 emplois à l’étranger (ces
données sont fondées sur le nombre d’emplois perdus en raison du pipeline Keystone).
Ce syndicat préférerait que le raffinage du pétrole brut soit effectué ici au
Canada (de plus, le SCEP est une autre preuve votre allégation selon laquelle
les opposants du pipeline Gateway sont également contre toute forme
d'exploitation forestière, minière, pétrolière, gazière, etc., est tout
simplement absurde).

Les
attaques à répétition de votre gouvernement contre les examens des effets
environnementaux sont dignes de mention. Les lois fédérales sur l’examen des
effets environnementaux ont été adoptées par le gouvernement Mulroney. À
plusieurs reprises, votre gouvernement a mis à mal le processus, tant au moyen
de modifications législatives, passées de force dans le projet de loi
omnibus 2010 sur le budget qu'au moyen de restrictions budgétaires. Dans
votre lettre d’aujourd’hui, vous ridiculisez le processus au moyen d’un exemple
trompeur. Par votre exemple d’une « patinoire temporaire sur un lac gelé à
Banff » nécessitant l’examen du gouvernement fédéral, vous désiriez
clairement donner l’impression que la portée de ces examens était devenue
absurde. Vous avez oublié d’indiquer que la patinoire se trouvait dans le parc
national. Voilà la seule raison pour laquelle le gouvernement fédéral devait
participer au processus. C’est prescrit dans la Loi sur les parcs nationaux. Le fait qu’il n’a fallu que deux mois
pour obtenir l’autorisation montre que le système fonctionne assez bien.

Ce qui est
probablement le plus troublant dans votre lettre, c’est votre description des
opposants au pipeline Northern Gateway, qui proviendraient de « certains
groupes environnementaux et d’autres groupes radicaux ». Nulle part dans
votre lettre vous ne parlez des Premières nations (j’ai remarqué toutefois que
vous dites « communautés autochtones », mais les Premières nations
ont droit au respect que l’on doit à un palier de gouvernement, en plus de
celui que l’on doit à des personnes appartenant à des communautés).

Le
gouvernement fédéral a la responsabilité constitutionnelle de respecter la
souveraineté des Premières nations et de protéger leurs intérêts. Il s’agit
d’une relation entre nations. Dénigrer leur opposition au projet en l’incluant
dans ce que vous décrivez (deux fois) comme des groupes « radicaux »
est tout aussi malsain qu’imprécis.

Voici la
définition de « radical » : qui vise à agir sur la cause
profonde des effets qu’on veut modifier (Petit
Robert).

Selon cette
définition, les Premières nations, les groupes voués à la conservation et les
personnes qui s'opposent ne sont pas des radicaux. Ils
cherchent à protéger l’essence originelle des régions sauvages du nord de la
Colombie-Britannie, la santé écologique des écosystèmes côtiers de cette
province et l’intégrité des examens des effets environnementaux. C’est votre gouvernement qui est radical en proposant
des modifications assez radicales de ces valeurs.

Votre
gouvernement n’a pas présenté de stratégie énergétique au Canada. Nous n’avons pas de politique de l’énergie. Nous importons encore plus de la moitié du
pétrole que nous utilisons. De plus, nous
n’avons pas de plan pour réduire notre dépendance aux combustibles fossiles
alors que nous signons des déclarations internationales sur le besoin de faire
en sorte que les gaz à effet de serre ne s'élèvent pas à plus de 450 ppm
dans l'atmosphère afin d’éviter de faire augmenter la moyenne de la température
mondiale de plus de deux degrés Celsius. La crise climatique menace notre
avenir, y compris notre avenir économique, de plusieurs façons qu’ignore votre
gouvernement.

En
caricaturant ce problème comme une bataille des groupes environnementaux
radicaux contre la prospérité future du Canada, vous nuisez au développement
d’une politique publique raisonnable. Il
existe d’autres façons de diversifier les marchés de l’énergie du Canada. Il existe d’autres chemins, d'autres projets et
tout simplement, d’autres formes d’énergie.

Je vous
invite à préserver votre réputation en refusant de signer d’autres lettres
aussi indignes et imprécises.

Cordialement, 

 

Elizabeth May, O.C.
Députée
Saanich—Gulf
Islands

Chef
Parti vert
du Canada